Mot-clef du jour : « je garderai l’image d’une personne »
Quand je cherche des renseignements sur la vie privée d’une célébrité…
Bon, déjà, ça a dû m’arriver pour 6 personnes dans ma vie. Je m’en fous, de la vie privée des gens, je trouve ça super triste et malsain d’être attiré par les magasines people, même « pour se détendre », même « au second degré », même si « on sait bien que ce sont des conneries », même si « non mais c’est bon, de toute façon quand tu fais ce métier c’est parce que tu aimes qu’on te regardes » (ouais, c’est ça). On peut m’aligner toutes les justifications du monde, je trouve ça à gerber (1) d’objectiser* les gens ainsi et (2) de s’abaisser à vivre par procuration.
Quand je cherche des renseignements sur la vie privée d’une célébrité…
Ben ensuite, je ne le fais pas « parce que c’est une célébrité ». Je le fait parce que c’est quelqu’un qui m’a apporté quelque chose, et que je veux creuser le sujet. Je ne cherche pas des détails croustillants, je ne cherche pas vraiment de détails, d’ailleurs, je cherche des éléments que je peux mettre en relation avec ce que je viens de découvrir : cette personne dont la mentalité m’intéresse a-t-elle mis en pratique ses découvertes ? Si nous pensons pareil/différemment, avons-nous un mode de vie proche/opposé ? C’est d’abord une démarche purement intellectuelle, avec cette curiosité presque scientifique qui s’est toujours prétendue une légitimation de l’indiscrétion puisqu’au fond « c’est pas personnel ».
Quand je cherche des renseignements sur la vie privée d’une célébrité…
Des fois, ça devient plus personnel. Quand le monsieur ou la dame m’a vraiment apporté quelque chose, j’aime… vérifier qu’il ou elle va bien. C’est con, mais ça me fait plaisir, si quelqu’un a mis du positif dans ma vie, de savoir que la sienne vie est cool, ou tout au moins conforme à ses attentes, à ses principes. Qu’il a le sourire, qu’il est satisfait, qu’il est positif. Beaucoup de monde aime que les artistes souffrent. Il y a la jalousie de base, bien sûr, la conviction que ces gens qui possèdent talent et fortune ne devraient pas, en plus, avoir un quotidien agréable. Mais il y a plus insidieux : on aime les artistes fragiles, ceux qui nous font nous sentir moins seuls avec nos faiblesses ordinaires, ceux qui nous montrent qu’elles peuvent même parfois être source de créativité. Ceux, aussi, qui vivent à notre place nos fantasmes auto-destructeurs. Je pense à ceux dont les addictions deviennent, pour les fans, un aspect de leurs personnalités. Des fans qui prétendent les aimer et en viennent à déplorer, s’ils s’en sortent, que ça se ressente sur leur travail. Des fans qui préfèrent des oeuvres sous influence, parfois parce qu’elles sont réellement meilleures, souvent parce qu’elles portent cette fragilité qu’eux ne savent pas transformer. Qu’elles leurs disent que c’est normal, d’être faible, que même les Grands le sont, que personne ne peut vraiment s’en sortir, mais que ça n’empêche pas d’avancer. Il y a parfois du vrai, là-dedans, parfois du positif, mais je déplore que de nombreux admirateurs de Bukowski, Keith Richards ou Hunter S Thompson, par exemple, le soient moins pour leur immense talent que pour le fait qu’ils sont trash, et que c’est bon de se reconnaître dans « plus que nous ». Je me demande ce que pensent ces vedettes dont l’oeuvre rassure. S’ils sont contents d’avoir apporté un peu de paix, ou dépités que leur talent, leur travail et leur expérience n’aient fait que conforter leur public dans sa passivité.
Alors perso, je suis ravie quand un des artistes que j’aime s’est sorti de son alcoolisme ou de sa dépendance à la drogue si c’était son désir. Même si son oeuvre suivante est moins bonne. D’autant que c’est rarement le cas. Parce que ce n’est pas parce qu’un artiste évolue, qu’il sort de l’image que l’on souhaiterait qu’il conserve, qu’il décline.
Quand je cherche des renseignements sur la vie privée d’une célébrité, j’y passe en général peu de temps, j’apprends ce que je voulais, beaucoup d’autres choses que j’estimais devoir ignorer, j’essaie de prendre du recul, j’y arrive assez bien et, au final, je suis satisfaite mais un peu mal à l’aise. Parce que, même s’il faut dissocier l’artiste de son oeuvre, même si l’on n’a aucun droit inaliénable à la moindre information sur le créateur de ce qu’on a aimé, si celles qu’on nous donne ne sont que des courtoisies, certaines sont indéniablement intéressantes. Intéressantes, mais parcellaires. Passée à la moulinette de la clarté relative de celui qui les dévoile, du journaliste qui les condense et les interprète, de ce que notre petit cerveau projette dessus et retient. On se retrouve avec une somme de données brouillonnes qui donne du sujet de notre curiosité une image à la fois intime et floue. Celle de la bonnasse d’en face, à travers ses rideaux, pour le voyeur citadin.
Et je me dis toujours que si, un jour, je rencontre un des gars sur lesquels j’ai cherché des informations, je me sentirai super conne :
- J’ai rencontré ma femme sur le tournage de l’adaptation de mon livre.
- Oui, j’ai vu ça.
- Ah, et je te présente mes enfants…
- Marie et Thomas, c’est ça ?
- Oui… euh…
- Marie, qui fait des études de médecine, et Thomas, qui veut être réalisateur ?
- Mmm.
- Oui je… j’ai vu ça dans la presse et… mais en fait je cherchais des infos parce que tu as écrit sur la famille et je trouvais intéressant de mettre ça en relation avec ton propre quotidien… et je voulais pas connaître leurs prénoms, hein, mais c’était écrit, alors… En tout cas, j’étais vachement contente de voir que tu allais bien, et que les rumeurs sur ton cancer étaient fausses. Huhu. Non, mais, ne me regarde pas comme ça ! Je déteste les pages people et… ok, je sais tout ça, mais c’était de la putain de curiosité scientifique !
* Oui, c’est un anglicisme moche, je le sais, et je m’en fous.
Image © Fred